Mosquées, hammams, écoles et hôpitaux : une autre histoire de la ville, inscrite dans ses pierres.

Depuis le pont de Galata, Istanbul se déploie entre ses eaux et ses collines. Les coupoles se succèdent sur la ligne d'horizon, et l'on cite volontiers les noms des sultans et de leur grand architecte, Sinan. Je vous propose de regarder ce paysage avec une autre question : parmi ces édifices, combien doivent leur existence à une femme ?

Les femmes de la dynastie ottomane apparaissent souvent dans les récits de palais, d'alliances et de rivalités. On parle même, pour la fin du XVIᵉ et le XVIIᵉ siècle, de « sultanat des femmes ». Leur histoire se lit pourtant aussi dehors : dans une cour de mosquée, derrière les murs d'un hammam, autour d'une fontaine ou dans les salles d'un ancien hôpital.

La Yeni Cami dominant la place d'Eminönü, ses étals et ses barques, photochrome des années 1890
La Yeni Cami au-dessus de la place d'Eminönü, vers 1890. Une mosquée voulue par deux femmes.

Une tradition plus ancienne que l'Empire ottoman

Bâtir pour la ville n'a pas commencé avec les sultanes. Vers 1124, l'impératrice Irène, épouse de Jean II Comnène, lance la construction du monastère du Pantocrator, qui comprenait aussi un hôpital ; ses églises sont devenues la mosquée de Zeyrek. Après 1282, l'impératrice Théodora Paléologue ajoute une seconde église au monastère de Lips, où elle est inhumée en 1303 : c'est aujourd'hui la mosquée Fenari İsa.

Les sultanes ottomanes reprennent ce geste à leur manière, du XVIᵉ au XIXᵉ siècle. Ce parcours ne raconte pas toute l'histoire féminine d'Istanbul ; il suit quelques fondatrices dont les œuvres disent encore comment la ville vivait.

Faire construire, c'était aussi organiser la vie

Pour comprendre leur rôle, il faut connaître deux mots : külliye et vakıf.

Une külliye est un ensemble de bâtiments réunissant plusieurs fonctions. Autour d'une mosquée peuvent se trouver une école, une medrese, une cuisine distribuant des repas, un établissement de soins ou un hébergement pour les voyageurs. Le vakıf, la fondation pieuse, affecte durablement des biens et leurs revenus à des objectifs déterminés. Des boutiques, des terres ou des bains peuvent ainsi financer l'entretien des bâtiments et le fonctionnement des services.

Cette organisation donne une autre dimension à la commande architecturale : il faut financer la construction, puis assurer les salaires, les réparations, les repas et les fournitures, parfois pendant des siècles.

Dans The Imperial Harem, l'historienne Leslie Peirce montre que l'influence des femmes de la dynastie faisait partie de l'exercice même de la souveraineté, et non d'une ingérence en marge du pouvoir. Leurs fondations en étaient l'une des formes les plus visibles. La séparation des espaces du palais n'empêchait donc pas certaines d'entre elles d'agir sur la ville.

Hürrem Sultan : soigner, instruire et nourrir

Connue en Europe sous le nom de Roxelane, Hürrem Sultan, épouse de Soliman le Magnifique, est devenue un personnage de roman. À Istanbul, son héritage le plus concret se trouve dans le quartier de Haseki, qui porte son titre.

La mosquée est achevée en 1539, la medrese et l'école élémentaire un an plus tard ; la cuisine publique et le darüşşifa, l'établissement de soins, s'y ajoutent en 1550. L'ensemble a donc grandi par étapes. L'hôpital a fonctionné comme tel jusqu'en 1881, avant de connaître d'autres usages ; les bâtiments abritent aujourd'hui un centre de formation, et la mosquée accueille toujours les fidèles.

À travers cette fondation, le nom de Hürrem s'inscrivait dans des gestes quotidiens : apprendre, se soigner, recevoir un repas.

Son autre trace est plus familière aux visiteurs : le grand hammam conçu par Sinan face à Sainte-Sophie. Il devait procurer des revenus aux œuvres de Hürrem. Un bain pouvait ainsi être à la fois un service pour le quartier et une ressource pour une fondation. Quand vous passez devant ses coupoles, pensez à tout ce qu'il contribuait à faire vivre.

Mihrimah Sultan : une présence sur les deux rives

Fille de Soliman et de Hürrem, Mihrimah Sultan a laissé son nom à deux ensembles conçus par Sinan. Le premier, face à l'embarcadère d'Üsküdar, date de la fin des années 1540 ; il réunissait une mosquée, une medrese, une école, une fontaine et un caravansérail. Le second, à Edirnekapı, près des murailles terrestres, est achevé en 1566.

Les deux mosquées offrent deux expériences différentes. À Üsküdar, le monument accueille ceux qui débarquent. À Edirnekapı, il occupe une hauteur et compte dans la silhouette de la ville.

Entrez dans cette dernière par un jour clair : trois rangées de fenêtres, dans le tambour de la coupole et sous les grands arcs, emplissent la salle de prière de lumière. Autour de la mosquée, la medrese, le double hammam et les boutiques rappellent que l'ensemble vivait bien au-delà de son espace de culte : l'acte de fondation mentionne soixante-deux boutiques.

Dans The Age of Sinan, Gülru Necipoğlu décrit l'architecture de Sinan comme le fruit d'un dialogue entre l'architecte et ses commanditaires. Regarder un monument, c'est donc aussi regarder la personne pour laquelle il fut conçu, son rang et sa place dans la société. Mihrimah mérite pleinement ce regard.

Nurbanu Sultan : une fondation sur les hauteurs d'Üsküdar

Épouse de Selim II et mère de Murad III, Nurbanu Sultan fait construire entre 1570 et 1579 l'ensemble d'Atik Valide, à Toptaşı, sur les hauteurs d'Üsküdar.

Conçu par Sinan, il rassemble une mosquée, des écoles, un couvent de derviches, une cuisine publique avec ses espaces d'accueil pour les voyageurs, un hôpital et un hammam. Les bâtiments descendent la pente par paliers : la mosquée et sa medrese au centre, l'hôpital et la cuisine de l'autre côté de la rue. Prenez le temps d'en faire le tour : la mosquée attire le regard, mais l'ampleur de la fondation se mesure à ses services.

Nurbanu a aussi laissé son empreinte sur la rive européenne. Le hammam de Çemberlitaş, daté de 1584, fut construit pour financer ses œuvres, à commencer par sa fondation d'Üsküdar. L'historienne Nina Macaraig lui a consacré un livre entier, conçu comme la biographie de ce bain. Une même femme relie ainsi une colline d'Üsküdar et un hammam au cœur de la péninsule historique.

Kösem Sultan : le commerce au service des fondations

Kösem Sultan, mère de Murad IV et d'Ibrahim, est souvent racontée à travers les luttes du palais. Pour rencontrer une autre part de son héritage, il faut regarder deux lieux séparés par le Bosphore.

À Üsküdar, elle fait construire en 1640 l'ensemble de Çinili : une mosquée, une medrese, une école, un double hammam, une fontaine et un sebil. Les faïences qui couvrent ses murs lui donnent son nom et une grande part de son charme.

Sur la rive européenne, à deux pas du Grand Bazar, le Büyük Valide Han appartient à la même histoire. Ce grand bâtiment marchand fut construit pour procurer des revenus aux œuvres de Kösem, à commencer par la mosquée de Çinili. Traversez ses cours : on y travaille encore.

Une cour marchande et une mosquée de quartier semblent appartenir à deux mondes. Le système des fondations les reliait : l'activité de l'une faisait vivre l'autre, d'une rive à l'autre.

Safiye et Turhan Sultan : deux femmes pour une mosquée

À Eminönü, la Yeni Cami fait partie du paysage que l'on croit connaître avant même d'avoir visité Istanbul. Son histoire porte la marque de deux femmes et d'un chantier longtemps interrompu.

Safiye Sultan, mère de Mehmed III, en lance la construction en 1598. À la mort de son fils, en 1603, elle est envoyée à l'Ancien Palais et les travaux s'arrêtent. Plus d'un demi-siècle plus tard, après le grand incendie de 1660, Turhan Sultan, mère de Mehmed IV, reprend le projet. La mosquée accueille sa première prière du vendredi en 1665.

Façade latérale de la Yeni Cami avec ses escaliers et sa galerie à arcades, autochrome de 1913
La Yeni Cami en juin 1913, saisie par l'un des premiers procédés de photographie en couleur.

Le Bazar égyptien appartient au même ensemble, avec ses quatre-vingt-huit boutiques. Mosquée, marché, fontaine, pavillon impérial et mausolée, où repose Turhan, forment une composition où se rencontrent commerce, prière et présence dynastique. Arrêtez-vous sur le parvis et regardez-les ensemble.

L'historienne Lucienne Thys-Şenocak montre que Turhan utilisait ses commandes pour affirmer son autorité de valide sultan, puis pour soutenir celle de son fils. Son action dépassait Istanbul : elle fit aussi construire deux forteresses à l'entrée des Dardanelles, Seddülbahir et Kumkale.

Bezmiâlem Valide Sultan : une ville à soigner et à instruire

Au XIXᵉ siècle, Bezmiâlem, mère d'Abdülmecid, prolonge cette tradition dans une ville en pleine transformation.

Son nom reste associé à l'hôpital Gureba, ouvert en 1845 à Yenibahçe. L'acte de fondation y prévoit des soins gratuits pour les hommes musulmans pauvres et sans soutien. Cette précision dit qui l'institution devait servir à son époque, sans lui prêter les principes d'un service de santé contemporain. Son nom est aujourd'hui celui d'une université de médecine.

Elle finance aussi le Dârülmaârif, une école ouverte en 1850, et une douzaine de fontaines à travers la ville. Elle lance enfin la construction de la mosquée de Dolmabahçe, que son fils achève après sa mort. Lors d'une croisière sur le Bosphore, la mosquée attire le regard ; l'école, l'hôpital et les fontaines racontent une autre échelle de son action, celle des besoins quotidiens des habitants.

Regarder Istanbul avec leurs noms en mémoire

Pour retrouver ces femmes, choisissez quelques lieux et laissez-leur du temps. À Üsküdar, Mihrimah, Nurbanu et Kösem se retrouvent dans le même quartier. À Eminönü, Safiye et Turhan invitent à regarder ensemble la mosquée et le marché. À Haseki, Hürrem ramène l'attention vers les soins, l'enseignement et les repas. Et à Zeyrek, Irène rappelle que cette histoire est plus ancienne encore.

Devant chaque monument, posez trois questions : qui l'a voulu, à qui devait-il servir, et comment devait-il continuer à fonctionner ?

Les réponses donnent aux pierres une autre profondeur. Derrière une coupole apparaît une fondatrice ; derrière sa fondation, des enseignants, des soignants, des cuisiniers, des artisans, des marchands et tous ceux qui en bénéficiaient.

Les noms de ces femmes deviennent alors des repères pour parcourir Istanbul. Si vous souhaitez suivre ce fil avec moi, sur une rive ou sur l'autre, écrivez-moi.

Pour aller plus loin

Illustrations : photochrome des années 1890 (Library of Congress) et autochrome de Léon Auguste, juin 1913 (musée départemental Albert-Kahn), domaine public.

Envie de suivre leurs traces avec une guide ?